De mon côté, les initiatives de ma Miss m’ont procuré un lot de situations des plus troublantes, notamment celles ayant une dimension « mentale ». En voici un exemple.
Le trait dominant chez Noémie, c’est son goût du secret pour tout ce qui touche à l’Intime. Une facette qu’on ne découvre chez elle qu’après être tombé sous son charme, avec sa voix chaude, ses bonnes manières et une audace insouciante, souvent inattendue. Il y a aussi son rire, dont elle se sert parfois pour esquiver les sujets qui fâchent. Fonctionnaire aux Finances, tendance Budget, elle apprécie les looks d’un chic discret.
Nous étions au mois de mai et pour une fois dans la Capitale le soleil brillait, ce qui tombait bien car nous étions invités ce week-end à un mariage campagnard, à Monfort l’Amaury non loin de Paris. Bon chic bon genre garantis ! Pour ma part, étant proche du père du futur époux et son fils sortant de St Cyr, je savais que l’ambiance serait plutôt « à droite », avec même quelques militaires en tenue et pas mal de cathos très pratiquants. Mais « pas que », car il y aurait en principe pas mal de monde.
Sur place, nous avions rejoint assez vite un groupe informel, se tenant à l’écart, autour d’une table avec gâteries et fauteuils de jardin. Nous étions une dizaine, conversant sur le thème du jour : mariage civil ou a l’église ? Rôle de la femme dans le couple ? Qui s’occupe des gosses ? etc… Et là, un type vraiment réac - moins de 40 ans, cheveu court, la voix forte, rosette de commandeur sur costume gris clair - prend le dessus avec des théories épouvantables, assenées en rigolant. En gros : la place d’une meuf c’est à la maison, full stop ! J’apprends par mon voisin que ce gars, prénommé « Gilles » est Cyrard, lieutenant-colonel et officier d’état major. Mais clairement, personne n’osait le contrarier, du moins jusqu’à ce que ma belle décide de s’en mêler. Sans décodeur, elle déclare alors haut et fort qu'elle doute de la compétence du monsieur en matière familiale, puisqu’il est célibataire, « …Comment ? Point d’anneau à l’annulaire, à votre âge ? », avant de lui rappeler le montant du budget de l'État consacré à l’effectif féminin dans l'armée, ainsi que le rôle essentiel dudit « effectif » au plus fort des combats « …Geneviève de Galard, ça ne vous dit rien ? », etc, etc. Ce duel, livré tout sourire dehors, finit par se conclure dans un échange d’apostrophes confuses : « vielle baderne, traîne-sabre, dinosaure ! » contre « hystérique, woke, frustrée ! »… mais vraiment tout ceci en rigolant, comme si de rien n’était. Pourquoi se fâcher après tout, à Monfort l’Amaury ?
Néanmoins, la fête finie et à peine montée dans notre bagnole, voici que ma chérie se lâche : « Mais quel connard, qu’elle arrogance ! Pas croyable ! Et ça existe encore de pareils fachos ? Avec sa copine, je suis sûre qu’ils baisent une fois par mois, sans capote, méthode Ogino sous l’oreiller, en missionnaire et en fermant les yeux ! » …Ma belle est parfois excessive. Bon, finalement elle se calme, on retrouve notre appart’ à Paris et elle oublie – me sembla-t-il - cette escarmouche avec la Grande Muette.
Et puis un mois plus tard, en fin de journée, alors que je sortais d’un rendez-vous de travail au Cercle des Armées, Place St Augustin, je croise ledit Gilles en uniforme dans le vaste hall, pile-poil à l’instant où ma compagne y entrait pour me retrouver, afin que nous dînions ensemble. Comme j’en étais encore à la phase des Salamalecs avec mon client, je vois Noémie saluer son « traîne-sabre » puis entamer avec lui une conversation a priori « aimable » pour l’un comme pour l’autre - la hache de guerre serait-elle enterrée, me demandais-je ?
Bref, une fois seul avec elle, installés à la terrasse de la brasserie qui jouxte le Cercle, je la questionne un brin sidéré - et voici la trame de cet échange que je reconstitue de mémoire et en résumé - mais vraiment tout y est…
- Mais Il t’a draguée, ma parole !
- Ah oui… tu crois ? Je ne sais pas…
- En tous cas, cette fois c’était moins violent qu’à Monfort...
- Julien, ce n’est quand même pas le même contexte. Au mariage, Il faisait le coq !
- Ah oui ? Et ici il ne le fait plus ? Du moins avec toi ?
⁃ Ben non... Enfin, si, un peu. Si tu veux… mais c’était moins chaud. On n’a parlé ni de politique ni… de son opinion sur les nanas.
- Ah ok. En quelques minutes, tu es tombée sous son charme, en somme.
Elle rit, mit trois bonnes secondes à me répondre.
- Hmmm… et… ça t’ennuierait tant que ça ?
- Je ne sais pas. Mais une fille comme TOI… genre écolo-communarde, se faisant sauter par un officier du Système, cul-béni, machiste et même… un brin raciste si ça se trouve, ça ne doit pas courir pas les rues, non ?
Là elle éclata de rire…
- Tu as quelque chose contre les femmes exceptionnelles, mon amour ?
- Mais arrête ! Ce n’est pas le sujet ! D’ailleurs je n’ai rien non plus contre l’idée de liaisons… contre-nature. Mais dis-moi : vous avez parlé de quoi ?
- Tu sais, en réalité je n’ai pas beaucoup parlé. Tu as pu voir qu’il est hyper bavard.
- Oui. Avec une grande gueule, en plus… Il doit marcher aux coups de canons !
- Ahah ! Tu parles de moi, là ? Tu as peut-être raison…
OK, elle continuait à détourner la conversation.
⁃ Très drôle! Et donc ?
- Heu… ben… oui, en fait, je crois qu’il m’a un peu draguée, cette fois.
- Ah bon ??? Et toi ?
- Je te l’ai dit, Julien : je n’ai pu placer un mot. Bon, physiquement… il n’est pas mal du tout, c’est exact. Maintenant pour le reste, au secours quoi.
- Attends ! Tu…… tu pourrais baiser avec lui ?
Re petit-silence, comme si elle hésitait, réfléchissait, pesait le pour et le contre. Puis d’une toute petite voix et les yeux levés au ciel :
- Hum-hum… après tout, qui te dit que… ce n’est pas déjà le cas ? Et elle rit !!
Elle était capable de tout. Mais impossible pour moi de prendre ça au sérieux. Comment aurait-elle pu le contacter ? À moins que ce ne soit lui, qui… Et moi je n’aurais rien vu ? J’étais dans une situation typique de celle que ma belle se plaît à instaurer : incertitude, stress habituel sur un cocufiage pieusement caché jusqu’alors…
- Noémie, Tu plaisantes, là ?
Nouveau rire de ma chérie, et les yeux dans les yeux :
- Mon amour, si c’était le cas… crois-tu que je te le dirais ? Comme ça ?
- Attends… avec les idées qui sont les tiennes, alors que tu connais ce type et vu les horreurs qu’il a assumées au mariage, tu pourrais imaginer une seule seconde de coucher avec lui ???
- Eh bien si tu dis « une seule seconde », OUI, évidemment et heu... ça m’est même déjà arrivé. Mais au final… pourquoi pas, Julien ? Il y a plein d’exemples dans la littérature de couples horriblement mal assortis, regarde Georges Sand et Musset… Et c’est même, hum…
- C’est même ??
- C’est même… encore meilleur, voilà !!
- Ok, donc… tu as une liaison avec lui.
- Je ne t’ai pas dit ça, Julien !
Je ne sais si cet échange, ainsi retranscrit, peut traduire les émotions contradictoires que je ressentais alors. J’étais splitté entre un doute insupportable, une énorme frustration et une excitation sans égale, liée à l’idée même que ma chérie, avec tout ce qu’elle était en tant que femme – et surtout femme de convictions - puisse au tout premier degré succomber et crier sous les coups de reins d’un soudard grotesque tel que ce Gilles... Son absolu contraire ! Il m’était impossible d’imaginer ça, de me la représenter, elle, sur le point de lui céder, puis de lui... parler en baisant ! Et pour lui crier quoi ??
Mais je finis par me dire que ce genre d’excitation, basée sur une différence de « valeurs », était sans doute du même ordre que celle suscitée par d’autres plans plus courants : avec un black (Noémie adore), avec une autre femme (idem), avec un homme assez âgé (mais vaillant !)… elle rêve même parfois de se livrer un jour à un gars ne parlant aucune langue connue de nous !
Bon, en bref, elle a soutenu cette incertitude des jours et des jours durant. Puis elle a fini par m’avouer, un soir, au fond de notre lit, que OUI, Gilles l’avait appelée dès le lendemain du fameux mariage et qu’elle l’avait rejoint deux jours plus tard, un après-midi entier. Depuis… elle le retrouve, de loin en loin. Mais elle me prévient sans détour… et toujours en riant.
